« Hé ! te voilà, dit-elle, je voudrais bien savoir où tu passes tes journées ? toujours dehors, toujours avec ton Hans Aden, ou ton Frantz Sépel.
— Il a pris des moineaux, dit madame Thérèse.
— Des moineaux ! si j’en voyais seulement une fois un, s’écria la vieille servante. Depuis trois ans, tous les hivers il court après les moineaux. Une fois, par hasard, il a pris en automne un vieux geai déplumé, qui n’avait plus la force de voler, et depuis ce temps il croit que tous les oiseaux du ciel sont à lui. »
Lisbeth riait. Elle se remit à son rouet, devant l’alcôve, et dit en trempant son doigt dans le mouilloir :
« Maintenant tout est prêt, quand M. le docteur viendra, je n’aurai plus qu’à mettre la nappe. Qu’est-ce que je racontais donc tout à l’heure ?
— Vous parliez de vos conscrits, mademoiselle Lisbeth.
— Ah ! oui… depuis le commencement de cette maudite guerre, tous les garçons du village sont partis : le grand Ludwig, le fils du forgeron, le petit Christel, Hans Goerner et bien d’autres, ils sont partis, les uns à pied, les autres à cheval, en chantant : Faterland ! Faterland ! avec leurs camarades, qui les conduisaient au Kirschtâl, à l’auberge du père Fritz, sur la route de Kaiserslautern. Ils chantaient bien, mais ça ne les empêchait pas de pleurer comme des malheureux en regardant le clocher d’Anstatt. Le petit Christel, à chaque pas, embrassait Ludwig en disant : « Quand reverrons-nous Anstatt ! » L’autre répondait : « Ah bah ! il ne faut plus penser à ça, le seigneur Dieu, là-haut, nous sauvera de ces Républicains que le ciel confonde ! » Ils sanglotaient ensemble, et le vieux sergent venu tout exprès, répétait toujours : « En avant !… Courage !… Nous sommes des hommes ! » Il avait le nez rouge, à force de trinquer avec nos conscrits. Le grand Hans Goerner, qui devait se marier avec Rosa Mutz, la fille du garde champêtre, criait : « Encore un coup… encore un coup… C’est peut-être le dernier plat de choucroute que nous voyons devant nos yeux ! »
— Pauvre garçon ! fit madame Thérèse.
— Oui, reprit Lisbeth, et ça ne serait encore rien, si les filles pouvaient se marier ; mais quand les garçons partent, les filles restent plantées là, à rêver du matin au soir, à se consumer et à s’ennuyer. Elles ne peuvent pourtant pas prendre des vieux de soixante ans, des veufs, ou bien des bossus, des boiteux ou des borgnes. Ah ! madame Thérèse, ce n’est pas pour vous faire des reproches, mais sans votre Révolution, nous serions bien tranquilles, nous ne penserions qu’à louer le Seigneur de ses grâces. C’est terrible une République pareille qui dérange tout le monde de ses habitudes ! »
Tout en écoutant cette histoire, je sentais une bonne odeur de veau farci remplir la chambre et je finis par me lever avec Scipio, pour aller jeter un coup d’œil à la cuisine : nous avions une bonne soupe aux oignons, une poitrine de veau farcie et des pommes de terre frites. La chasse m’avait tellement ouvert l’appétit, qu’il me semblait que j’aurais tout avalé d’une bouchée.