« A quoi pensez-vous donc, madame Thérèse ? lui dit-il, vous avez l’air plus triste que tout à l’heure.
— Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d’une voix émue.
— Pour quelque temps ? s’écria l’oncle, dites donc pour bien des années ; car, Dieu merci, vous êtes d’une bonne constitution, et d’ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu’autrefois.
— Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle ; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d’entre les morts à la dernière minute, c’est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire : « Sans lui, je ne serais plus là ! »
L’oncle alors comprit qu’elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne ; que cette vieille fontaine, ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite et sombre lui rappelaient les incidents de la lutte, et qu’elle savait aussi le sort qui l’attendait, si par bonheur il n’était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d’un instant il demanda :
« Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse ?
— Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m’a dit ce que je vous dois de reconnaissance.
— Lisbeth vous a dit cela ! s’écria l’oncle désolé ; j’avais pourtant bien défendu…
— Ah ! ne lui faites pas de reproches, monsieur le docteur, dit-elle, je l’ai bien aidée un peu… Elle aime tant à causer !
— Allons, allons, j’aurais dû prévoir cela, n’en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit ; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, c’est nécessaire au rétablissement de votre santé. Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocratès : « Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli ! » La vigueur de l’âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fût à l’autre bout du village ; mais puisqu’elle est là, et que nous ne pouvons l’ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.