« Ah ! monsieur Jacob, si l’on m’avait dit dans ce temps-là qu’un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu’à la lueur des coups de feu, je n’aurais pu le croire, car je n’aimais que les simples devoirs de la famille ; j’étais même très timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l’obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants ! Alors le cœur s’élève, on n’est plus le même, on marche, la peur s’oublie, et longtemps après, on est étonné d’être si changé, d’avoir fait tant de choses que l’on aurait crues tout à fait impossibles !

— Oui, oui, faisait l’oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais… je vois les choses clairement… Ah ! c’est ainsi qu’on s’est levé… c’est ainsi que les gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée ! »

Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi ; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner ; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante :

« Allons, madame Thérèse, s’écria l’oncle tout joyeux, en se levant et l’aidant à marcher, mettons-nous à table. Vous êtes maintenant notre bonne grand-mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg. »

Elle souriait aussi, et quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l’ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu’à ce jour il nous avait manqué quelqu’un de la famille dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s’arrêtait chaque fois à nous contempler d’un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu’auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.

L’oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant :

« Encore ce petit morceau ! ce qu’il vous faut maintenant, ce sont des forces ; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure. »

Vers la fin du repas il sortit un instant, et comme je me demandais ce qu’il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte de poussière.

« Ça, madame Thérèse, dit-il en déposant la bouteille sur la table, c’est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé ; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne et on le dit d’humeur joyeuse.

— Est-ce ainsi que vous traitez tous vos malades, monsieur Jacob ? demanda madame Thérèse d’une voix émue.