Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse, et l’oncle Jacob allait répondre, lorsque le messager Clémentz, avec son grand chapeau recouvert d’une toile cirée et sa gibecière de cuir roux, entr’ouvrit la porte et lui tendit le journal.

« Vous ne prenez pas le café, Clémentz, lui dit l’oncle.

— Non, monsieur Jacob, merci… je suis pressé, toutes les lettres sont en retard… Une autre fois. »

Il sortit, et nous le vîmes repasser devant nos fenêtres en courant.

L’oncle rompit la bande du journal et se mit à lire d’une voix grave les nouvelles de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j’en ai gardé le souvenir ; cela ressemblait aux prédictions du mauser et m’inspirait un intérêt véritable. Le vieux Zeitblatt traitait les Républicains d’espèces de fous, ayant formé l’entreprise audacieuse de changer les lois éternelles de la nature. Il rappelait au commencement la manière terrible dont Jupiter avait accablé les Titans révoltés contre son trône, en les écrasant sous des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux vomissent de la cendre et de la flamme dans les sépulcres du Vésuvius et de l’Etna. Puis il parlait de la fonte des cloches, dérobées au culte de nos pères et transformées en canons, l’une des plus grandes profanations qui se puissent concevoir, puisque ce qui devait donner la vie à l’âme était destiné maintenant à tuer le corps.

Il disait aussi que les assignats ne valaient rien et que bientôt, quand les nobles seraient rentrés en possession de leurs châteaux et les prêtres de leurs couvents, ces papiers sans hypothèque ne seraient plus bons que pour allumer le feu des cuisines. Il avertissait charitablement les gens de les refuser à n’importe quel prix.

Après cela venait la liste des exécutions capitales, et malheureusement elle était longue ; aussi le Zeitblatt s’écriait que ces Républicains feraient changer le proverbe « que les loups ne se mangent pas entre eux ».

Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine, dont les mois s’appelaient vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, etc. Il disait que ces fous avaient l’intention de changer le cours des astres et de pervertir les saisons, de mettre l’hiver en été et le printemps en automne ; de sorte qu’on ne saurait plus quand faire les semailles ni les moissons ; que cela n’avait pas le sens commun, et que tous les paysans en France en étaient indignés.

Ainsi s’exprimait le Zeitblatt.

Koffel et le mauser, pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d’œil rêveur, madame Thérèse et le père Schmitt semblaient tout pensifs, personne ne disait rien. L’oncle lisait toujours, en s’arrêtant une seconde à chaque nouveau paragraphe, et la vieille horloge poursuivait sa cadence éternelle.