Vers la fin, il était question de la guerre de Vendée, de la prise de Lyon, de l’occupation de Toulon par les Anglais et les Espagnols, de l’invasion de l’Alsace par Wurmser et de la bataille de Kaiserslautern, où ces fameux Républicains s’étaient sauvés comme des lièvres. Le Zeitblatt prédisait la fin de la République pour le printemps suivant, et finissait par ces paroles du prophète Jérémie, qu’il adressait au peuple français : « Ta malice te châtiera et tes infidélités te reprendront ; tu sera remis sous ton joug et dans tes liens rompus, afin que tu saches que c’est une chose amère que d’abandonner l’Éternel, ton Dieu ! »

Alors l’oncle replia le journal et dit :

« Que penser de tout cela ? Chaque jour on nous annonce que cette République va finir ; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soulevées contre elle, la Vendée avait remporté de grandes victoires et nous aussi ; eh bien ! maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête à toute l’Europe, ce que ne pourrait faire une grande monarchie ; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s’avance même chez nous, et l’on nous dit qu’elle va périr ! Si ce n’était pas le savant docteur Zacharias qui écrive ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité.

— Hé ! monsieur Jacob, répondit madame Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire ; cela se présente souvent et n’ôte rien à la sincérité des gens ; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent eux-mêmes.

— Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c’est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j’ai vus, j’ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée. Quant à Jupiter, qui met les gens sous le Vésuvius pour leur faire vomir du feu, c’est un nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir.

— Et moi, dit le mauser, je pense que ce docteur Zacharias ne sait pas ce qu’il dit ; si j’écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement. »

Il se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l’oncle Jacob et saluant madame Thérèse.

CHAPITRE XIII

Le lendemain, madame Thérèse s’occupait déjà des soins du ménage ; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand’mère Lehnel ; elle mettait à part ce qu’on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir l’eau jusqu’à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants ce fut bien autre chose encore, lorsqu’il s’agit de blanchir, de sécher, de repasser et de raccommoder tout cela.

Madame Thérèse n’avait pas son égale pour les travaux de l’aiguille ; cette femme, qu’on n’avait crue propre qu’à verser des verres d’eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d’Anstatt. Elle apporta même chez nous l’art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu’alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent la lumière.