Chaque fois que l’oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu’il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps ; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Égyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, et détruisait les preuves historiques de l’oncle par le bon sens.
Malgré tout cela, l’oncle Jacob ne se fâchait pas : au contraire, il s’écriait d’un air d’admiration :
« Quelle femme vous êtes, madame Thérèse ! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout ! Je voudrais bien voir la mine que ferait le rédacteur du Zeitblatt en discutant contre vous ; je suis sûr que vous l’embarrasseriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause ; car la bonne cause est de notre côté, seulement je la défends mal. »
Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait :
« Vous défendez très bien la paix, je suis de votre avis ; seulement tâchons de nous débarrasser d’abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu’eux. Vous et moi nous serions bientôt d’accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice ; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c’est la seule voix qu’ils entendent, et la seule raison qu’ils comprennent. »
L’oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m’étonnait beaucoup, il avait même l’air content d’avoir été battu.
Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l’oncle Jacob, c’était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s’asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l’oreille dans une sorte de ravissement ; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s’écriait :
« A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t’explique si bien. Quel bonheur pour toi d’avoir un maître pareil ! Tu ne sauras cela que plus tard. »
Il m’embrassait tout attendri : ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l’estimait plus que pour lui-même.
Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m’ennuyait pas une minute durant ses leçons ; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient ; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles et touchants, d’actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire.