« Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle. »

Je sortis aussitôt et je vis l’oncle qui se promenait de long en large devant la grange ; il tenait toujours la lettre, sans avoir l’idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d’un air étrange, les mains croisées sur sa hache ; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.

Il faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre ; moi, je m’assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.

Toutes ces choses, je m’en suis toujours souvenu durant mon enfance ; mais ce qui vint ensuite m’a longtemps produit l’effet d’un rêve, car je ne pouvais le comprendre, et ce n’est qu’avec l’âge, en y pensant plus tard, que j’en ai saisi le sens véritable.

Je me rappelle bien que l’oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu’à se nuire ; qu’il s’assit à l’intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu’il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach ; tandis que madame Thérèse l’écoutait debout à gauche, dans sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveux tordus sur la nuque, droite et calme.

Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en l’air et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, tout ce que je pus y comprendre, c’est qu’on avait dénoncé l’oncle Jacob comme un Jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution ; — que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu’un officier prussien, accompagné d’une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l’oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu’ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu’ils les envoyaient jusqu’en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c’est la façon dont l’oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s’indigna contre l’avis et les conseils de son vieux camarade. Ce jour-là, notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d’un terrible orage, et je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblable. L’oncle accusait Feuerbach d’être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l’arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat et le Hundsrück en pays conquis ; il s’écriait qu’il existait des lois à Mayence, à Trêves, à Spire, aussi bien qu’en France ; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens ; qu’on n’avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées ; qu’elle était libre ; qu’il ne souffrirait pas qu’on mît la main sur elle ; qu’il protesterait ; qu’il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel, de Heidelberg ; qu’il écrirait, qu’il se défendrait, qu’il remuerait le ciel et la terre ; qu’on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte ; qu’on serait étonné de ce qu’un homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit.

En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriffés ; il mêlait toutes les anciennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences des droits de l’homme qu’il venait de lire, et de temps en temps il s’arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, et s’écriant :

« Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d’airain de nos anciennes chartes. Que les Prussiens arrivent… qu’ils arrivent ! Cette femme est à moi, je l’ai recueillie et sauvée : « La chose abandonnée, res derelicta est res publica, res vulgata. »