Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l’oncle à sa place, et qu’elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route que d’exposer à un tel malheur l’homme qui l’avait sauvée d’entre les morts.

Elle dit cela d’une voix très ferme, mais l’oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l’ennuyait le plus, c’était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie ; il ne pouvait supporter cette idée et s’écriait :

« Vous êtes faible… vous êtes encore malade… Ces Prussiens ne respectent rien… c’est une race pleine de jactance et de brutalité… Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers… je l’ai vu, moi… c’est une honte pour mon pays… J’aurais voulu le cacher, mais il faut que je l’avoue maintenant : c’est affreux !

— Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d’anciens prisonniers de mon bataillon : nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l’escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens… ils ont de la pitié… et les Français sont gais, monsieur le docteur… il n’y aura que la route de pénible et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet : les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d’avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d’entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l’Auvergne pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris ; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob. »

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu’elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. Oh ! c’est alors que je sentis combien nous l’aimions, combien cela nous faisait de peine d’être forcés de la voir partir ; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l’oncle, s’asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence ; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter ; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant :

« Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi… Vous penserez quelquefois à moi, n’est-ce pas ? Moi, je ne vous oublierai jamais ! »

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme.

Alors l’oncle, se mouchant avec force, dit :

« Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument ; mais il m’est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village. Si l’une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m’oublierais… car maintenant ma patience est à bout… je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n’arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau ; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons là-bas. Y consentez-vous ?