— Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection ? dit-elle tout attendrie. J’accepte avec reconnaissance.
— Cela se fera donc de la sorte, dit l’oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble. »
Il vint m’embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit :
« Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour : c’est une bonne pensée de se dire qu’on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment ! »
CHAPITRE XV
Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle ; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d’être désolés.
Moi, ce qui me semblait le plus amer, c’était de quitter mon ami Scipio ; je n’osais pas le dire, mais en pensant qu’il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l’admiration universelle, que je n’aurais plus le bonheur de lui voir faire l’exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m’abreuver d’amertume, c’est que Scipio, grave et pensif, était venu s’asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d’un air aussi chagrin que s’il eût compris qu’il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. Oh ! quand je pense à ces choses, encore aujourd’hui je m’étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle ; je restais le nez en l’air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d’un genou.
L’oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l’armoire du vieux linge, et se taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route ; on entendait crier les ciseaux sur la table, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s’assit, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main aller et venir comme l’éclair.
Tout cela se faisait dans le plus grand silence ; on n’entendait que le pas lourd de l’oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou retarder d’une seconde. Ainsi va la vie ; le temps qui marche ne demande pas : « Êtes-vous tristes ? Êtes-vous gais ? riez-vous ? pleurez-vous ? est-ce le printemps, l’automne ou l’hiver ? » Il va, va toujours ! Et ces millions d’atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d’un tic-tac à l’autre, comptent autant pour lui que l’existence d’un vieillard de cent ans. Hélas ! nous sommes bien peu de chose.