« J’ai toujours pensé que ces Prussiens n’étaient pas grand-chose : des tas de gueux, de véritables bandits ! Venir attaquer une honnête femme ? Si les hommes avaient pour deux liards de cœur, est-ce qu’ils souffriraient ça ?
— Et que ferais-tu ? lui demanda l’oncle, dont la face se ranimait, car l’indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.
— Moi, je chargerais mes kougelreiter[7], s’écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre : « Passez votre chemin, bandits ! n’entrez pas, ou gare ! » Et le premier qui dépasserait la porte, je l’étendrais raide. Oh ! les gueux !
[7] Pistolets de cavalerie.
— Oui, oui, fit l’oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils ; mais nous ne sommes pas les plus forts. »
Puis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.
Madame Thérèse ne disait rien.
La table mise, nous dînâmes tout rêveurs. Ce n’est qu’à la fin, lorsque l’oncle alla chercher une vieille bouteille de bourgogne à la cave, et que rentrant il s’écria tristement :
« Réjouissons nos cœurs, et fortifions-nous contre ces grands chagrins. Qu’avant votre départ, madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur, brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent. »
Ce n’est qu’au moment où d’une voix ferme, il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.