Mais quelques instants après, lorsque, s’adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mîmes à sangloter comme des malheureux.
« Oui, oui, disait l’oncle, nous avons eu du bonheur ensemble… voilà l’histoire humaine : les instants de joie passent vite et la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde là-haut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que des êtres méchants nous ont désolés ; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, et qu’il pourra nous rendre heureux dès qu’il le voudra. C’est pour cela qu’il permet ces iniquités, car il a confiance dans la réparation. Soyons donc calmes et fions-nous en lui. — A la santé de madame Thérèse ! »
Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes.
Lisbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s’était un peu calmée, car elle avait des sentiments pieux, et pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grand bien de tous dans la vie éternelle, mais elle n’en continua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l’âme, et tous ceux qui leur ressemblaient.
Après dîner, l’oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Richter et tous les gueux d’Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien, et lui promit de modérer sa langue. Puis l’oncle sortit pour aller voir le mauser.
Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ ; Lisbeth l’aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu’il faut de tout en route, qu’on est content de trouver ce qu’on a mis dans un coin, qu’étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne et ses tresses à rubans.
Madame Thérèse souriait.
« Non, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pas en voiture, et que tout cela sera sur mon dos : trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. A toutes les haltes, on s’arrête une heure ou deux près de la fontaine ; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats ? Mon Dieu, que de fois je l’ai faite ! Nous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet. »
Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu’elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique ; je ne savais pas pourquoi ; mais je le sus plus tard, lorsque l’oncle revint.
La journée s’avançait ; sur les quatre heures, la nuit commençait à se faire ; en ce moment, tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s’assit au coin du fourneau, m’attirant sur ses genoux en silence ; Lisbeth rentra dans la cuisine préparer le souper, et dès lors aucune parole ne fut échangée ; la pauvre femme rêvait sans doute à l’avenir qui l’attendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d’infortune ; elle ne disait rien, et je sentais sa douce respiration sur ma joue.