Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s’était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu’il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l’oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l’indignation augmentait de jour en jour.
Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l’oncle Jacob était un jacobin ; il me fallait livrer bataille pour le défendre, et malgré le secours de Scipio, je rentrai plus d’une fois à la maison le nez meurtri.
Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation :
« Quel malheur ! disait-elle les mains jointes, quel malheur, à mon âge, d’être forcée de faire son paquet et d’abandonner une maison où l’on a passé la moitié de sa vie ! »
C’était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.
« Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il ; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu’on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j’en réponds. »
Il clignait de l’œil d’un air malin, et finissait toujours par dire :
« Mon livre raconte ces choses… Maintenant elles s’accomplissent et tout va bien. »
Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Richter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu’un beau matin tout rentra subitement dans l’ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait :
« Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, hé ! hé ! hé ! »