« Allons, voilà notre affaire faite ; le reste ne nous regarde plus. »

Il se dirigea vers le Cruchon-d’Or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d’un œil louche ; ils remontèrent ensemble les marches de l’auberge, et Scipio, qui s’était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.

Les hussards se rafraîchirent au Cruchon-d’Or, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n’en eûmes plus de nouvelles.

Lisbeth et moi nous pensions que l’oncle reviendrait à la nuit, mais quand nous vîmes s’écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre on peut s’imaginer notre inquiétude.

Scipio montait et descendait dans la maison ; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant Madame Thérèse, reniflant et pleurant d’un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait ; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :

« Bah ! tout cela n’est rien ; le docteur a voulu recommander madame Thérèse ; il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c’était contraire au bon sens ; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l’hôpital de Kaiserslautern… Toutes ces démarches demandent du temps… Tranquillisez-vous, il reviendra. »

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme ; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.

Malheureusement le garde forestier Roedig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d’Anstatt, et, s’étant arrêté quelques instants à l’auberge de Spick, il raconta que l’oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu’il s’y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l’oncle paraissait tout joyeux, et qu’il avait deux longs kougelreiter dans les poches de sa houppelande.

Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale ; Richter et Spick criaient partout qu’il méritait d’être fusillé, que c’était une abomination, et qu’il fallait confisquer ses biens.