« Madame Thérèse m’attendait dehors, et quand elle sut que j’allais être à la tête de l’ambulance du 1er bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.
« Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu’au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l’ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J’avais deux chevaux, l’un sous moi, l’autre en main ; j’étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.
« Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait : « Par ici… par ici !… » Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne : toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied, le fusil sur l’épaule, couraient pour se réchauffer ; deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j’avais l’onglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d’une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi ; plus d’un soldat avait aussi son tour.
« Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier : « Halte !… halte !… » Ceux de derrière arrivaient toujours ; à six heures et demie toute l’armée était réunie dans un vallon, et l’on se mit à faire la soupe.
« Le général Hoche, que j’ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait ; il semblait de bonne humeur. Il entra dans la dernière maison du village ; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d’Anstatt à l’arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu’il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu’elles avaient emporté.
« Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.
« A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth ; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s’élevaient les unes au-dessus des autres.
« Toute l’armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d’abord un coup terrible ; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D’abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.
« Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s’étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l’ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l’oreille, et regardaient les canons en criant : « Adjugé ! adjugé ! » Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d’entendre ces plaisanteries.
« Nous autres, l’ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir.