« Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j’allai me mettre près d’elle avec mes deux aides, dont l’un a été garçon apothicaire à Landrecies, et l’autre dentiste, et qui se sont fait chirurgiens d’eux-mêmes. Mais ils ont déjà de l’expérience, et ces jeunes gens, avec un peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.

« Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et l’infanterie fit halte au milieu de la vallée.

« Il y eut encore une délibération, puis toute l’infanterie se rangea en trois colonnes ; l’une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l’arme au bras.

« Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.

« Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit ; tout fut couvert de fumée : c’étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s’étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte ; ils allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres assis et cherchant à se relever.

« Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains : « A la baïonnette ! » Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière où l’on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l’on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir ; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir.

« De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière ; les uns, à coups de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d’autres cherchaient un passage, les commandants à cheval, l’épée en l’air, animaient leurs hommes, et de l’autre côté les Prussiens lançaient des coups de baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains leurs grands refouloirs comme des massues pour assommer les gens. C’était effrayant ! Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l’on ne pouvait savoir comment cela finirait.

« Le général Hoche envoyait ses officiers l’un après l’autre porter de nouveaux ordres ; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre ; dix minutes après, le chant de la Marseillaise couvrait tout le tumulte ; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.

« La seconde attaque commença plus furieuse que la première. Les canons seuls tonnaient encore et renversaient des files d’hommes. Tous les Républicains s’avançaient en masse, Hoche au milieu d’eux. Nos batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d’impossible à décrire. Si le père Adam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu’on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens montrèrent là qu’ils étaient les soldats du grand Frédéric, baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant.

« Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l’arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements ; elle avait tourné le Réebach et sortait du bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie ; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingt-quatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d’impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s’ébranle. Nous apprîmes le même soir qu’ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.