Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres, et tout aussitôt un petit homme sec, maigre et brusque, dont le chapeau penchait sur l’oreille, et qui tenait sous son bras une longue canne à pomme de cuivre en forme d’oignon, s’avança et dit :

« Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c’est l’indignation de la mauvaise foi, que tout chacun aurait eue de se trouver nez à nez avec un kaiserlick dépourvu de tout sentiment civique, et qui se propose…

— C’est bon, interrompit le commandant, la parole de la citoyenne Thérèse me suffit ! »

Et s’adressant en allemand à Joseph Spick, il lui dit en fronçant les sourcils :

« Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé ? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin ! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l’or des tyrans ? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance ; mais s’il t’arrive encore de cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais fusiller sur la place du village, pour servir d’exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile ! »

Il débita cette petite harangue très rondement ; puis, se tournant vers la cantinière :

« C’est bien, Thérèse, dit-il, tu peux charger tes tonneaux, cet homme n’y mettra pas opposition. Et vous autres, qu’on le laisse aller. »

Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier. Le pauvre diable n’avait plus une goutte de sang dans les veines ; il venait d’en échapper d’une belle. Le jour, dans l’intervalle, était venu.

Le commandant se leva, plia la carte et la mit dans sa poche. Puis il s’avança jusqu’à l’une des fenêtres et se mit à regarder le village. L’oncle et moi nous regardions à l’autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq heures du matin.

CHAPITRE III