— Eh bien ! qu’on me l’amène. »

Le sergent sortit.

Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde ; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite veste, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l’arme au bras, la figure jaune comme du pain d’épices, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle ; ce qui ne les empêchait pas de se redresser et d’être fiers comme des rois.

Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat et les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues jambes ; il regardait à terre comme effaré.

Derrière, dans l’ombre, se voyait la tête d’une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d’un noir bleuâtre. Ces cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longue. Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapeau de feutre à cocarde tricolore, et, par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton. Comme je n’avais vu jusqu’alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un effet d’étonnement et d’admiration extraordinaire, tout jeune que j’étais ; je la regardais ébahi ; l’oncle ne me paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie de cinq ou six autres Républicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu’elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.

Une fois dans la chambre, nous vîmes qu’elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu’au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur l’épaule ; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fière.

Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s’adressant à la femme qui, venait de relever son chapeau d’un mouvement de tête :

« Eh bien, Thérèse, fit-il, qu’est-ce qui se passe ?

— Vous savez, commandant, qu’à la dernière étape je n’avais plus une goutte d’eau-de-vie, dit-elle d’un ton ferme et net ; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement, j’ai découvert la branche de sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m’aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l’eau-de-vie, n’importe quoi ; mais le kaiserlick n’avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l’entrée de la cave au fond d’un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu’il avait mis devant.

« Nous aurions pu nous fâcher ; au lieu de cela, nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l’eau-de-vie ; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle, et au lieu d’accepter mes assignats, il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C’est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant. »