« Formez le carré ! »
Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes ; en moins d’une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs, les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable ; les Croates arrivaient ; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu’on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes.
Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J’avais bien peur, c’est vrai, mais la curiosité l’emportait encore.
Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J’entendis à la même seconde le commandant crier : « Feu ! » Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois ; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant ; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l’odeur de la poudre remplissait l’air.
Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d’une voix sauvage : « Forvertz ! forvertz ![2]
[2] En avant ! en avant !
« Feu du second rang ! » cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.
Il avait l’air de parler dans notre chambre tant sa voix était calme.
Un nouveau coup de tonnerre suivit ; et comme le crépi tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel et la terre semblaient se confondre, Lisbeth, derrière, dans la cuisine, poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte, on les entendait comme un coup de sifflet.
Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s’abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la baïonnette, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.