Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes ; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l’homme. Un des ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu’il franchit les trois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d’un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu’à la garde ; cette vue me donna froid ; j’allais fuir ; mais j’étais à peine levé, que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d’hommes et de chevaux sur la place.

Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes ; d’autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes, levant la main et criant d’une voix lamentable : Pardône, Françôse ![3] dans la crainte d’être massacrés ; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu’ils souffraient, demandaient en grâce qu’on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.

[3] Pardon, Français !

Pour la première fois je compris bien la mort : ces hommes que j’avais vus deux minutes avant, pleins de vie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés pêle-mêle, insensibles comme les pierres du chemin.

Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang ; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs ; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.

Le commandant, à cheval près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs ; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de l’auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte ; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l’angle de la maison commune : on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.

« Cessez le feu ! » cria le commandant.

Et tout se tut ; on n’entendit plus que la trompette au loin.

La cantinière fit alors le tour des rangs à l’intérieur pour verser de l’eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l’eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d’une voix pitoyable.

Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant : « Le maître de la maison ?