— Serrez les rangs ! serrez ! » répétaient les officiers de distance en distance.
Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu ; le centre touchait presque la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l’éclair, mais quelquefois l’homme s’affaissait. Les Républicains n’avaient plus le temps de recharger ; ils ne tiraient plus, et les uhlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.
Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l’action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre se mit à chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.
En un clin d’œil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.
On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux ; c’est tout ce que j’ai vu de plus terrible ! Et depuis j’ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages.
Mais ce qu’il y avait encore de plus affreux, c’est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l’entrée de la place, avançaient toujours criant : « Hourrah ! hourrah ! » de sorte que ceux des premiers rangs poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s’agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse ; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient, la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux uhlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.
Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables, enfermés dans la place. Ils n’avaient pas vu la retraite et semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir ; mais ce fut bientôt fini : une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s’enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d’hommes morts ; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole jusqu’au guévoir.
« Cessez le feu ! cria le commandant pour la seconde fois ; chargez ! »
Dans le même instant neuf heures sonnaient à l’église. Le village en ce moment n’est pas à dépeindre ; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour, et ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant : on ne peut se le figurer.