Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l’air dur et terrible, attendaient l’arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l’entendais très bien :

« Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement ; il s’agit de tirer notre peau d’ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras, ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ?

— Non, c’est bien vu », répondirent les autres.

Alors ils s’éloignèrent, et deux minutes après, je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas ; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d’autres amenaient les charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l’entrée de la rue une barrière haute comme les maisons ; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage ; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu’au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s’entendirent alors au loin ; des coups de fusil partirent de l’autre côté ; mais on ne voyait rien, et le commandant donna l’ordre de la retraite.

Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d’un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre ; le petit que j’avais vu dormir sous notre hangar s’y trouvait ; il avait sa caisse sur l’épaule et le dos plié pour marcher ; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : « Allons, petit Jean, du courage ! » Mais il n’avait pas l’air d’entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu’au détour de la rue.

Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au loin on entendait des voix mélancoliques crier : « Au feu ! au feu ! »

Je regardai vers la barricade des Républicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel ; de l’autre côté, un frémissement d’armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l’échafaudage de l’incendie.

CHAPITRE IV

Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d’heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l’autre côté de la barricade, le tumulte augmentait ; les cris des gens : « Au feu ! au feu ! » se prolongeaient d’une façon lugubre.

J’étais sorti sous le hangar, épouvanté de l’incendie. Rien ne bougeait ; on n’entendait que le pétillement du feu et les soupirs d’un blessé assis contre le mur de notre étable ; il avait une balle dans les reins, et s’appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c’était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.