Et comme j’étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi ; je me retournai, et je vis dans l’ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entrouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l’oreille ; puis, s’étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s’élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant :
« Où sont-ils, ces gueux ? où sont-ils, que je les extermine tous !
— Ah ! lui dis-je, ils sont partis ; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village. »
Alors il me regarda d’un œil louche, et, voyant que j’étais sans malice, il courut au feu.
D’autres portes s’ouvraient au même instant ; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant : « Qu’ils soient maudits ! qu’ils soient maudits ! » Et chacun se dépêchait d’aller prendre son baquet pour éteindre le feu.
La fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n’y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l’eau dans la flamme ; mais tout ce qu’on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu’au ciel : dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière ; ses deux tonnes d’eau-de-vie venaient d’éclater.
L’oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l’autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes ; il parvint cependant à s’échapper en traversant une cour et rentra chez nous par les jardins.
« Seigneur Dieu ! s’écria-t-il, Fritzel est sauvé ! »
Je vis en cette circonstance qu’il m’aimait beaucoup, car il m’embrassa en me demandant :
« Où donc étais-tu, pauvre enfant ?