Et ils partaient.

Ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il revint enfin. Lisbeth s’était un peu remise ; elle avait fait du feu sur l’âtre et dressé la table comme à l’ordinaire ; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C’est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence.

De temps en temps, l’oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue :

« Voilà la guerre, Fritzel ! Regarde, et souviens-toi !… Oui, voilà la guerre : la mort et la destruction, la fureur et la haine, l’oubli de tous sentiments humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse ; mais ici, c’est l’homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c’est lui qui porte au loin ses ravages sans pitié.

« Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n’avions pas fait de mal, et tout à coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. Ah ! qu’ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d’ambition ; qu’ils soient l’exécration des siècles !

« Fritzel, souviens-toi de cela ; c’est tout ce qu’il y a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, et qui tout à coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer ! Cela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités. »

Ainsi parla l’oncle gravement ; il était très ému ; et moi, la tête baissée, j’écoutais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire.

Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s’éleva dehors, sur la place ; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick dire d’un air irrité :

« Attends… attends… gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c’est encore un animal de la même espèce que ses maîtres : ça vous paye avec des assignats et des coups de dents ; mais il tombe mal ! »

Le chien grondait plus fort.