— Moi, je veille… cette femme est en danger, et l’on peut aussi m’appeler dans le village. »
Il alla remettre une bûche au fourneau, et s’étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe.
Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre ; mais ce ne fut que bien tard qu’il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi-heure en demi-heure, le roulement d’une charrette et le reflet des torches sur les vitres m’avertissaient qu’il passait encore des morts.
Enfin, au petit jour, tous ces bruits cessèrent et, je m’endormis profondément.
CHAPITRE V
C’est le lendemain qu’il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu’on s’aperçut qu’un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par derrière dans les maisons, et qu’ils avaient tout vidé ! C’est alors que l’indignation fut universelle, et que je compris combien le mauser avait eu raison de dire : « Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous ! »
Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui criaient : « Ah ! les gueux… Ah ! les brigands… ils ont tout pris ! »
L’un cherchait ses canards, l’autre ses poules ; l’autre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes ; l’autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille au matin des andouilles et des bandes de lard, la voyait vide, et entrait dans une fureur terrible ; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées.
Et le beurre, et les œufs, et le tabac, et les pommes de terre, et jusqu’au linge, tout avait été pillé ; plus on regardait, plus il vous manquait de choses.
La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates ; car, après le passage du général, n’ayant plus rien à craindre des plaintes qu’on pourrait faire, ils s’étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés et Dieu sait ce qu’il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter ce qu’ils avaient pris.