— Moi, j’ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden ; c’est bien plus terrible que d’entendre siffler les balles. »

Ce qui m’enorgueillissait le plus, c’était que le commandant républicain m’avait donné de la galette en disant : « Avale-moi ça hardiment ! » Je me trouvais digne d’avoir un pistolet comme Zaphéri : mais personne ne voulait me croire.

Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s’écria :

« Venez voir ! »

Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du conseil, percée d’une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit :

« Regardez… les habits des morts sont là… Le père Jeffer et M. le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette. »

Et nous restâmes plus d’une heure à contempler ces habits, nous grimpant l’un à l’autre sur les épaules et soupirant : « Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden… c’est mon tour ! »

Ces habits étaient entassés au milieu de la grande salle déserte, sous la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il y avait des chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et des gibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres et des pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur à droite, et, plus loin, se trouvait une file de lances. Cela donnait froid à voir, et j’en ai gardé le souvenir.

Au bout d’une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l’un de nous eut peur, et se mit à descendre l’escalier en criant d’une voix terrible : « Les voici ! »

Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l’air et se bousculant dans l’ombre. Ce qui m’étonne, c’est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant notre épouvante était grande. J’étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d’une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder ; tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d’un rayon oblique ; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au loin, dans la rue, les cris s’éloignaient. Je me pris à songer que l’oncle devait être inquiet de moi, et je partis seul, non sans me retourner encore, car il me semblait que des pas furtifs me suivaient, et je n’osais courir.