— Faut-il deux heures pour acheter un pot de lait ? répondit l’oncle vraiment fâché. Lisbeth, donne-lui son pot de lait, et qu’elle s’en aille avec les autres. Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu’on vienne m’épier, et prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Allez, et ne revenez plus. »
Les commères s’en allèrent toutes honteuses.
Ce jour-là, l’oncle eut encore une grande discussion. M. Richter s’étant permis de lui dire qu’il avait tort de s’intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, et surtout à cette femme, qui ne devait pas être grand-chose, puisqu’elle avait suivi des soldats ; il l’écouta froidement, et finit par lui répondre :
« Monsieur Richter, quand j’accomplis un devoir d’humanité, je ne demande pas aux gens : « De quel pays êtes-vous ? Avez-vous les mêmes croyances que moi ? Êtes-vous riches ou pauvres ? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne ? » Je suis les mouvements de mon cœur, et le reste m’importe peu. Que cette femme soit française ou allemande, qu’elle ait des idées républicaines ou non, qu’elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu’elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m’inquiète pas. J’ai vu qu’elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie ; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j’ai bien fait d’entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste, vous n’aimez pas vos semblables ; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d’eux des avantages personnels. C’est le fond de votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m’indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi. »
Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l’entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.
Le mauser, Koffel et moi nous étions présents, et la fermeté de l’oncle Jacob en cette circonstance nous étonna, car jamais nous ne l’avions vu plus calme et plus résolu.
Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis ; chacun veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d’aller à leurs affaires pendant la journée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.
Or, un matin, en m’éveillant, je vis que l’hiver était venu ; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre ; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres. Dehors régnait le silence, pas une âme ne courait dans la rue, tout le monde avait tiré sa porte, les poules se taisaient, les chiens regardaient du fond de leurs niches, et dans les buissons voisins, les pauvres verdiers, grelottant sous leurs plumes ébouriffées, jetaient ce cri plaintif de la misère, qui ne finit qu’au printemps.
Moi, le coude sur l’oreiller, les yeux éblouis, regardant la neige s’amonceler au bord des petites fenêtres, je me figurais tout cela, et je revoyais aussi les hivers passés : la lueur de notre grand fourneau s’avançant et reculant le soir sur le plancher, le mauser, Koffel et l’oncle Jacob autour, le dos courbé, fumant leur pipe et causant de choses indifférentes. J’entendais le rouet de Lisbeth bourdonner dans le silence, comme les ailes cotonneuses d’un papillon de nuit, et son pied marquer la mesure de la complainte que chante la bûche verte au milieu du foyer. Puis dehors, je me représentais les glissades sur la rivière, les parties de traîneau, la bataille à pelotes de neige, la vitre cassée qui tombe, la vieille grand-mère qui crie du fond de l’allée, tandis que la bande se disperse, les talons aux épaules.