— C’est bien, bourgmestre, dit l’oncle en se levant, j’arrive. Mais il faudrait encore un témoin.
— Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre ; il m’attend sur la porte. Quelle neige ! quelle neige ! jusqu’aux genoux, monsieur le docteur. Ça fera du bien aux semailles, et aux armées de Sa Majesté, qui vont prendre leurs quartiers d’hiver. Que Dieu les bénisse ! J’aime mieux qu’elles les prennent du côté de Kaiserslautern qu’ici : on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. »
Tandis que le bourgmestre se faisait ces réflexions, l’oncle mettait ses bottes, sa grosse houppelande et son bonnet de loutre. Après quoi il dit : « M’y voilà ! »
Ils sortirent, et, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je n’eus rien de plus pressé que de m’échapper et de les suivre à la piste ; la curiosité du diable m’avait repris : je voulais voir le soldat.
L’oncle Jacob, le bourgmestre et Furst marchaient seuls dans la rue déserte ; mais à mesure qu’ils avançaient, des figures se montraient aux vitres des maisons, et l’on entendait des portes s’ouvrir au loin. Les gens, voyant passer le bourgmestre, le médecin et le garde champêtre, pensaient qu’il devait y avoir quelque chose d’extraordinaire ; plusieurs même sortaient, mais, ne découvrant rien, ils rentraient aussitôt.
En arrivant à la maison de Réebock, — l’une des plus vieilles du village, avec grange, écuries et hangar derrière sur les champs, les étables de chaume tout moisi, à droite, — en arrivant là, le bourgmestre, Furst et l’oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux dalles concassées.
Je les suivais, ils ne me voyaient pas.
Le vieux Réebock, qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres, ouvrit la chambre, pleine de vapeur comme une étuve, où se tenaient la vieille grand-mère, ses deux fils et ses deux brus. Leur chien, au long poil gris et la queue traînante, sortit aussi, et flaira Scipio qui me suivait et qui se redressa fièrement, tandis que l’autre tournait autour de lui pour faire connaissance.
« Je vais vous montrer, dit le vieux Réebock, c’est là-bas, au fond… derrière la grange.
— Non, restez, père Réebock, répondit l’oncle ; il fait froid, vous êtes vieux ; votre fils nous montrera cela. »