« Il y a soixante et dix semaines pour consommer le péché, pour expier l’iniquité et pour amener la justice des siècles. Après quoi, les hommes jetteront aux taupes et aux chauves-souris les idoles faites d’argent. Et plusieurs peuples diront : « Forgeons les épées en hoyaux et les hallebardes en serpes ! »

En cet endroit, le mauser posa ses deux coudes sur le livre, et se grattant la barbe, le nez en l’air, il parut réfléchir profondément. Moi, je ne le quittais plus de l’œil ; il me semblait voir des choses étranges, un monde inconnu s’agiter dans l’ombre autour de nous ; le faible pétillement du feu et les soupirs de Scipio, endormi près de moi, me produisaient l’effet de voix lointaines, et même le silence m’inquiétait.

L’oncle Jacob, lui, semblait avoir repris son calme. Il venait de bourrer sa grande pipe et l’allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement, pour bien laisser prendre le tabac. Il referma le couvercle et s’étendit dans le fauteuil en exhalant un soupir.

« Les hommes jetteront leurs idoles d’argent », fit le mauser, ça veut dire leurs écus, leurs florins et leur monnaie de toute espèce. « Ils les jetteront aux taupes », c’est-à-dire aux aveugles, car vous savez, monsieur le docteur, que les taupes sont aveugles ; les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes ; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s’ils étaient sous terre. Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles et aux chauves-souris. Par chauves-souris, il faut entendre les vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves et qui se tiennent dans le creux des cheminées, à la manière de Christine Besme, que vous connaissez aussi bien que moi. Cette pauvre Christine est tellement maigre, et conserve si peu de cheveux, que chacun pense en la voyant : « C’est une chauve-souris. »

— Oui, oui, oui, faisait l’oncle d’un ton particulier, en balançant la tête lentement, c’est clair, mauser, c’est très clair. Maintenant, je comprends votre livre ; c’est quelque chose d’admirable !

— Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles et aux vieilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, et ce sera la fin de la misère en ce monde ; il n’y aura plus de pauvres « dans soixante et dix semaines », qui ne sont pas des semaines de jours, mais des semaines de mois, et « ils aiguiseront leurs épées en hoyaux » pour cultiver la terre et vivre en paix ! »

Cette explication des taupes et des chauves-souris m’avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m’imaginant voir s’accomplir cette transformation bizarre dans le coin où se tenait l’oncle. Je n’écoutais plus, et la voix du mauser continuait sa lecture monotone, lorsque la porte s’ouvrit de nouveau. J’en eus la chair de poule ; le vieil aveugle Harich et la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur nouvelle figure, que je n’en aurais pas été plus effrayé. Je tournai la tête, la bouche béante, et je respirai : c’était notre ami Koffel qui venait nous voir ; il me fallut regarder deux fois pour bien le reconnaître, tant les idées de chauves-souris et de taupes s’étaient emparées de mon esprit.

Koffel avait son vieux tricot gris de l’hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque et ses gros souliers éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons pour sortir ; il se tenait les genoux pliés et les mains dans les poches, comme un être frileux ; des flocons de neige innombrables le couvraient.

« Bonsoir, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule ; j’arrive tard ; beaucoup de gens m’ont arrêté sur la route, au Bœuf-Rouge et au Cruchon-d’Or.

— Entrez, Koffel, lui dit l’oncle. Vous avez bien fermé la porte de l’allée ?