Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu’à la nuit, ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements ; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers ; qu’on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter ; que les Français avaient tout abandonné : leurs canons, leurs caissons, leurs fusils et leurs gibernes ; qu’on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.

Madame Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de l’alcôve et les lèvres serrées, ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s’arrêter — car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine — elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant : « On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas. »

Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis comme l’oncle disait : « Tout cela, ce ne sont que des bruits… On ne sait rien de positif… Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse, » elle se releva légèrement, pour s’appuyer contre le bois de lit, et nous dit d’une voix très simple :

« Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole ; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J’ai vu ce même Brunswick arriver jusqu’en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations qui n’avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant les paysans en sabots, la baïonnette dans les reins jusqu’en Prusse. Mon père, — un pauvre maître d’école, devenu chef de bataillon, — mes frères, — de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage, — et moi derrière, avec le petit Jean dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés de l’Argonne et la bataille de Valmy. Ne croyez donc pas que de telles choses m’effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C’est juste et Dieu est avec nous. »

En parlant, elle s’animait, elle étendait son grand bras maigre ; le mauser, l’oncle et Koffel se regardaient stupéfaits.

« Ce n’est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle ; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n’est pas pour le roi de Prusse, ni pour l’empereur d’Allemagne que nous marchons, c’est pour l’abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l’homme ! — Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu’au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n’est pas aussi facile qu’on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple ; oui, c’est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste. »

Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l’oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu’ils pensaient : « Cette femme a raison. »

Au bout d’une minute seulement, l’oncle dit :

« Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux ; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.