« L’oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s’est laissé prendre sous sa schlitte. »

Alors Koffel, se retournant, s’écria d’une voix claire :

« Pendant que le petit-fils d’un ancien domestique de Salm-Salm s’allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu’il boit du gleiszeller en l’honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais ça prouve plus de cœur tout de même. »

Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l’écoutaient en souriant. Richter, la figure longue et les lèvres serrées, ne répondit pas d’abord, mais au bout d’un instant il dit :

« Eh ! que ne fait-on pas par amour des Droits de l’homme, de la déesse Raison et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage !

— Monsieur Richter, taisez-vous ! s’écria le mauser d’une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n’a fait que son devoir en lui sauvant la vie ; vous devriez rougir d’exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut pas se défendre : c’est abominable !

— Je me tairai si cela me convient, s’écria Richter à son tour. Vous criez bien haut… Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire ! »

Alors le mauser, les tempes et les joues couleur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres ; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit :

« J’ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant, pour le moins, que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d’Anstatt pour l’élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes ; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites. »

Toute la salle partit d’un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n’étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer ; il répondit donc d’un ton calme :