« Je n’ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob ; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n’empêche pas qu’en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n’est pas une victoire ordinaire, c’est la fin de cette fameuse République une et indivisible.
— Comment ! comment ! s’écria le vieux Schmitt, la fin de la République ? Voilà du nouveau !
— Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance ; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu’à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu’à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir : la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous ; ils n’attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu’est-ce qu’ils peuvent faire contre de vieux soldats, fermes comme des rochers, avançant en bon ordre de bataille, sous la conduite de la vieille race guerrière ? Des tas de savetiers sans un seul général, sans même un vrai caporal schlague ! Des paysans, des mendiants, de vrais sans-culottes, comme ils s’appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu’est-ce qu’ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser et des centaines d’autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans ? Ils seront dispersés et périront par milliers, comme les sauterelles en automne. »
Toute la salle était alors de l’avis de Richter, et plusieurs disaient :
« A la bonne heure, voilà ce qui s’appelle parler ; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses. »
Le mauser et Koffel se taisaient ; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit :
« Monsieur Richter, vous parlez comme l’almanach ; vous prédisez l’avenir d’une façon admirable ; mais tout cela n’est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines ; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même ; par exemple, d’établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu’il en ait le courage et la capacité ; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés ; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu’ils ont la chance de monter en grade s’ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s’en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques ; eh bien, cela m’a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça ! Et leur commandant m’a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lorrain et ses petits yeux de sanglier. Il n’était pas aussi bien habillé qu’un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air de clarinette. Finalement, ils se sont tous retirés, c’est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n’ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites ; ce sont déjà de fameux soldats, et s’il leur vient un général ou deux, gare ! Et prenez bien garde que ce n’est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu’entre dix ou douze mille nobles ; la race n’est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide. »
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l’écoutait, il ajouta :
« Tenez, moi, par exemple, si j’avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d’être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes ? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête ; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu’à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
— Et l’instruction ! s’écria Richter, vous comptez donc l’instruction pour rien, vous ? Est-ce qu’un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout ? »