Alors Koffel, se retournant, dit d’un air calme :

« C’est juste, monsieur Richter, l’instruction fait la moitié de l’homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu’à la mort ; ils veulent que leurs fils reçoivent de l’instruction aussi bien que les nobles. C’est le manque d’instruction qui fait la mauvaise conduite et la misère, la misère fait les mauvaises tentations, et les mauvaises tentations amènent tous les vices. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c’est de refuser l’instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus ; c’est comme s’ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu’ils viennent au monde, pour profiter de leur travail. Dieu vengera ces fautes, monsieur Richter, car il est juste. Et si les Républicains versent leur sang, comme ils le disent, pour que cela n’arrive plus sur la terre, tous les hommes religieux qui croient à la vie éternelle doivent les approuver. »

Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d’être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d’utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux : « Que serions-nous si l’on nous avait instruits ? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres ? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière et sa bonne rosée. Nous avions de bonnes intentions, nous voulions la justice ; mais on nous a laissés dans les ténèbres, par esprit de calcul et pour nous maintenir dans la bassesse. Ces gens-là pensent s’agrandir en empêchant les autres de croître, c’est abominable ! »

Et moi, songeant alors combien l’oncle Jacob se donnait de peine pour m’apprendre à lire dans M. de Buffon, je me repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, et j’étais tout attendri.

M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire : « Ce sont des fous gonflés d’orgueil, des êtres qu’il faudrait mettre à la raison. »

Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s’entendirent sous la table ; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s’appelait Max ; il avait le poil ras, le nez fendu, les côtes saillantes, les yeux jaunâtres, les oreilles longues et la queue relevée comme un sabre ; il était grand, sec et nerveux. M. Richter avait l’habitude de chasser avec lui des journées entières sans rien lui donner à manger, sous prétexte que les bons chiens de chasse doivent avoir faim pour sentir le gibier et le suivre à la piste. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.

En regardant du côté de M. Richter, je vis qu’il excitait son chien en dessous ; le père Schmitt s’en aperçut aussi, car il s’écria :

« Monsieur Richter, vous avez tort d’exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d’une vieille race ; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l’étrangler.

— Étrangler mon chien ! s’écria Richter ; il en avalerait dix comme ce misérable roquet ; d’un coup de dent il lui casserait l’échine ! »

En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J’avais envie de pleurer ; mais le vieux Schmitt me retenait par l’épaule en me disant tout bas :