Quelques jours d'un travail assidu et intelligemment dirigé avaient suffi pour exécuter les ordres du chef suprême. A bord d'un navire de guerre, les ouvriers en tous genres sont nombreux: il s'y trouve naturellement des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, et il est rare que tous les autres corps d'états manuels n'y aient pas chacun leur représentant. D'ailleurs, le calfat est à moitié maçon, le voilier à demi-tapissier, le maître chargé des pavillons presque un artiste en ornements. Tout se rencontre sous la main dans ces coques admirables: bois, fers, tentures, richesses de toutes sortes sont là à profusion. Puis le marin a, en général, un goût prononcé pour l'art de l'ameublement. Ingénieux dans les moindres détails, comme l'homme qui se trouve constamment aux prises avec la nécessité, aucun obstacle ne l'arrête; et si la difficulté est trop forte, il la tourne avec adresse. Cela s'explique facilement: enfermé les trois quarts de sa vie entre les parois de sa prison flottante, il cherche à en dorer les barreaux, et, le temps ne lui faisant jamais faute, il arrive toujours à son but. Ensuite, les voyages, les séjours en pays étrangers, qui lui font emprunter un usage à l'un, un usage à l'autre, développent son sentiment artistique sans qu'il s'en rende compte lui-même.

A bord du Jean-Louis, navire corsaire, dont le chef n'avait à obéir qu'à sa propre volonté, le travail qui concernait l'appartement destiné à Julie était plus facile encore à exécuter. Quelques cloisons abattues avaient formé un vaste salon éclairé par les fenêtres percées à l'arrière du lougre. Des caisses d'étoffes orientales, rapportées des précédentes excursions, avaient fourni largement aux tentures, et les boiseries des murailles disparaissaient sous les éclatantes couleurs, sous les splendides dessins des damas de Smyrne et des cachemires du Bengale. Un épais tapis égyptien couvrait le plancher et offrait aux pieds le moelleux appui de sa laine vierge.

Des meubles d'un merveilleux fini, et venant de tous les coins du monde, ornaient la pièce sans l'encombrer. Un prie-Dieu en ébène et un Christ, véritable chef-d'œuvre fouillé par la main d'un artiste dans un bloc d'ivoire jauni par le temps, avaient droit surtout à l'admiration de tous les amants du beau et semblaient, par leur style sévère et grandiose, inviter à la prière.

Une seconde pièce était disposée en chambre à coucher, et celle-ci rappelait les austères habitudes du cloître par sa simplicité dans les moindres détails. Deux mousses bien dressés avaient été mis aux ordres de la marquise, et Julie, le jour où elle posa le pied sur le pont du Jean-Louis, s'était sentie remuée jusqu'au fond du cœur à la vue des prévenances attentives et des soins empressés dont l'entourait Marcof.

—Vous êtes reine et maîtresse à bord du Jean-Louis, madame, lui dit le marin en la conduisant dans son appartement. Chacun ici n'aura désormais qu'un désir, celui de vous plaire, et vos moindres volontés seront des ordres pour tous. Je serai le premier heureux de vous obéir.

Julie, doucement émue, avait tendu ses deux mains au frère de son mari, que ses larmes remercièrent plus encore que ses paroles. Puis, le soir même, Marcof était parti pour le placis de Saint-Gildas, sans que la religieuse cherchât à s'opposer à ce départ; car, pour ces deux nobles âmes, le salut de Philippe était la seule préoccupation de tous les instants.

On sait que les premières tentatives de Marcof furent vaines et que son premier séjour à Nantes n'amena aucun résultat. Alors il était revenu à la Roche-Bernard, et ensuite il était retourné auprès de Boishardy. Cette seconde expédition devait être décisive, car le temps marchait avec une rapidité effrayante, et le marquis ne vivait encore qu'à l'aide d'un miracle.

—Je le sauverai! avait dit Marcof en quittant pour la seconde fois la marquise.

—Dieu vous aidera! avait simplement répondu celle-ci avec une sainte confiance dans la protection divine.

C'était ainsi qu'ils s'étaient séparés, et huit jours s'étaient écoulés sans voir apporter la plus insignifiante nouvelle. Dès lors, on comprend les inquiétudes, les cruelles angoisses ressenties par la marquise, et la joie qu'elle éprouva à l'arrivée si péniblement attendue du marin. Marcof lui avait promis de revenir près d'elle avant de tenter un effort suprême. Julie savait que son hardi beau-frère allait au placis de Saint-Gildas retrouver M. de Boishardy, et elle espérait instinctivement que l'intrépide royaliste, si connu par sa force, sa témérité, son intelligence et son courage, voudrait aider Marcof de tout son pouvoir, et mettrait tout en œuvre pour lui prodiguer ses secours. Elle ne s'était pas trompée, en effet; mais au moment où Boishardy était monté à bord du lougre avec le commandant, elle était loin de supposer la part active que voulait prendre le chef chouan à la délivrance de Philippe.