—Un noyé! répéta Marcof en saisissant une gaffe.

—Inutile! fit Boishardy en arrêtant Marcof. Le sauvetage n'est pas possible; ce corps est dans l'eau depuis au moins douze heures.

—Un autre! un autre! s'écria Keinec en désignant un second cadavre qui flottait à la suite du premier; celui-là remue!

—Non, mon gars; c'est le mouvement de l'eau qui te fait illusion.

—Mais en voici encore! dit Marcof stupéfait.

Bientôt, en effet, le canot fut entouré par une double rangée de corps morts qui descendaient vers la mer obéissant au cours de la Loire. De minute en minute le nombre augmentait et allait toujours croissant. Les trois hommes étaient braves, mais leurs cheveux se hérissèrent à la vue de ce spectacle étrange et épouvantable.

—Tonnerre! s'écria Marcof: la Loire est-elle donc devenue un charnier? Nage, Keinec! nage ferme, mon gars, et gagnons la terre au plus vite!

Keinec ferma les yeux pour ne pas voir, et il enfonça ses avirons dans les eaux du fleuve; mais les corps des noyés qui froissaient ses rames le faisaient tressaillir, et une sueur abondante perlait à la racine de ses cheveux. Marcof et Boishardy se regardaient en silence, n'osant pas s'adresser la parole. Enfin le canot toucha la rive, et les trois hommes sautèrent vivement à terre. Un vieux pêcheur raccommodant ses filets se trouvait à quelque distance, Marcof l'appela.

—Que signifie cette nuée de cadavres qui encombrent le fleuve? lui demanda-t-il brusquement.

—Ah! mon bon monsieur, répondit le pêcheur en secouant la tête, c'est une malédiction qui est sur le pays, bien sûr. Depuis deux jours, la Loire charrie des morts! On dit que c'est à Nantes qu'on les noie, parce que les prisons sont pleines et que la guillotine ne va pas assez vite!