Marcof, avant de mouiller, envoya à terre un matelot avec ordre d'obtenir des renseignements précis. Le matelot rapporta d'excellentes nouvelles: les royalistes dominaient à Lavau, et aucun soldat bleu ne s'y trouvait.

—Très bien! dit Marcof avec joie; nous sommes en sûreté ici, et, le jour venu, nous nous mettrons en route.

Il s'occupa alors des soins à donner à son navire et des recommandations à adresser à Bervic, qui allait se trouver de nouveau investi du commandement.

—Tu tiendras toujours le milieu du fleuve, dit Marcof au vieux maître. Aucun homme ne devra descendre à terre, et tu ne laisseras accoster aucune embarcation. Vous avez des vivres à bord; donc toute communication avec Lavau est inutile. Tu mettras des hommes en vigie comme si l'on était en mer. Si les bleus viennent, tu as du canon et des boulets plein la cale. S'ils t'inquiètent trop vivement, tu retourneras au Croisic, sinon tu tiendras ferme jusqu'à notre retour. Si dans cinq jours tu n'as pas de nos nouvelles, tu regagneras la Roche-Bernard, et tu enverras un homme trouver La Rochejacquelein; il te donnera des ordres que tu exécuterais à la lettre. Enfin, si je ne reviens pas, si je suis tué, eh bien! mon vieux, tu me donneras un regret et tu garderas le lougre.

Bervic avait écouté attentivement les recommandations de son chef; mais à ces dernières paroles, il changea de physionomie. Une émotion très vive se réfléta sur ses traits, et il voulut balbutier quelques mots; mais Marcof l'arrêta.

—Pas de phrases! dit-il; je te connais, je sais que tu m'aimes; ainsi tu n'as pas besoin de te mettre la cervelle vent dessus vent dedans, pour me dire ta pensée. Tu m'as compris, obéis!

Vers midi, après avoir pris congé de la religieuse qui bénit une dernière fois le courageux marin, Marcof s'élança dans un canot que l'on venait de mettre à la mer. Boishardy et Keinec l'accompagnaient seuls. Le jeune homme arma les avirons, Marcof s'assit à la barre, et l'embarcation se dirigea rapidement vers la terre.

A Lavau, la Loire, coupée par de nombreuses îles, est plus large et plus majestueuse qu'à Saint-Nazaire, c'est presque un bras de mer. Le Jean-Louis, demeuré au milieu du fleuve, avait mouillé à l'abri de l'un de ces gros îlots, qui le dérobait presque complètement à la vue des rives voisines, et bientôt l'embarcation fut séparée de lui, moins encore par la distance que par les obstacles dont nous venons de parler. Keinec ramait vigoureusement. Tout à coup l'un de ses avirons rencontra une résistance subite, et le jeune homme poussa un grand cri.

—Qu'est-ce donc? dit Boishardy en se soulevant sur son banc.

—Un noyé! répondit Keinec en désignant du geste un cadavre surnageant entre deux eaux; c'était ce cadavre qui avait arrêté l'aviron.