—Oui; mais j'ai réfléchi que le Croisic était encore à vingt lieues de Nantes; que Philippe serait bien faible pour faire à cheval cette longue étape; qu'il fallait diminuer la distance et nous rapprocher de la ville. J'ai l'intention de remonter le fleuve jusqu'à la hauteur de Lavau.
—Vous n'y pensez pas!
—Pourquoi?
—Parce que toute la rive gauche de la Loire est au pouvoir des bleus, qui ont même établi garnison à Paimbœuf. Et qui sait si, depuis nos dernières nouvelles, ils ne se sont pas emparés de Savenay, de Saint-Nazaire, de Lavau et des environs?
—Bah! qu'importe! Qui ne risque rien n'a rien, et au bout du compte, nous ne risquons pas grand'chose, car les républicains n'ont pas un navire en état de lutter avec le Jean-Louis, et, s'ils tentaient de l'arrêter au passage, nos canons sauraient bien répondre. D'ailleurs, en quittant le lougre, je donnerai à Bervic des ordres en conséquence.
—Mais, mon cher Marcof, vous oubliez encore que, d'après mes ordres, Fleur-de-Chêne doit envoyer à Batz nos chevaux, et Batz est à une portée de fusil du Croisic.
—Eh bien! mon cher Boishardy, je vais faire mettre en panne. Keinec descendra à terre et ira donner au gars qui nous attend l'ordre de pousser jusqu'à Lavau, et, en cas de présence des bleus, de se cacher dans les bruyères de Saint-Étienne.
—Faites donc, alors; je n'ai plus d'objection à soulever.
Marcof monta sur le pont; cinq minutes après, un canot était à la mer, Keinec y descendait, et le Jean-Louis, orientant sa voilure, demeurait stationnaire à la hauteur de la pointe du Croisic. Moins d'une heure ensuite, Keinec remontait à bord, après avoir accompli sa mission, et le lougre, rendant au vent toute la toile qu'il lui avait un moment retirée, suivait la côte en se dirigeant vers l'embouchure de la Loire.
On était en décembre, et la nuit vient vite à cette époque de l'année; aussi lorsque le Jean-Louis atteignit Saint-Nazaire, la ville ne lui apparut-elle que dans la pénombre du crépuscule. Néanmoins Marcof, ignorant s'il se trouvait en pays ami ou en pays ennemi, voulut attendre que l'obscurité fût complète pour pénétrer dans le cours du fleuve. Louvoyant doucement, le lougre s'engagea dans la Loire avec des précautions infinies, et, remorqué par ses chaloupes, il n'atteignit Lavau que vers quatre heures du matin.