—Je trempe mes armes dans le sang de mes amis, répondit Keinec. Je les laisserai rouiller, et tant qu'il y aura une tache sur la lame de mon sabre ou le fer de ma hache, je fais serment devant Dieu qui m'entend et sur les cadavres qui m'entourent, de frapper sans pitié et sans merci tous les bleus que je pourrai atteindre.

Il y avait dans le ton qui accompagnait ces paroles un tel accent de résolution et de fermeté, que Marcof et Boishardy tressaillirent. Keinec remonta à cheval; tous trois se dirigèrent vers l'extrémité de la place. Sur leur passage ils dérangeaient des troupes de chiens occupés à leur horrible curée; les animaux grondaient en levant vers eux leurs yeux sauvages et leurs museaux rougis, puis ils se remettaient à fouiller les chairs mortes.

—Mon Dieu! dit subitement Marcof en pâlissant encore sous le coup d'une horrible pensée qui lui traversait l'esprit; si parmi les cadavres qui flottaient ce matin sur la Loire, ou si parmi ceux que nous foulons en ce moment aux pieds de nos chevaux se trouvait le corps de celui que nous voulons sauver! Si nous étions venus trop tard!

—Le Seigneur aurait donc abandonné la cause du juste et de l'innocent alors! répondit Boishardy. Cela ne peut être, Marcof; cette pensée est presque un sacrilège!

—Ne voyez-vous pas, Boishardy, que Dieu a abandonné Nantes!

—Eh bien! fit brusquement le gentilhomme, avançons toujours! Si ces monstres ont tué Philippe, ne faut-il pas que nous vengions sa mort? D'ailleurs, une fois en ville, nous saurons promptement à quoi nous en tenir; on doit vendre ici comme on vend à Paris, la liste des victimes immolées sous le couteau révolutionnaire et par la rage des bourreaux.

—Vous avez raison, dit Marcof en baissant la tête.


[XV]

[LA VILLE MARTYRE]