Les chevaux tremblaient et avançaient avec une répugnance visible. A chaque instant ils glissaient dans le sang dont le sol était détrempé. Keinec marchait toujours à pied, conduisant sa monture par la bride, et se baissant de temps à autre.
—Voici des enfants, dit-il, des femmes, des jeunes filles demi-nues.
—Tonnerre! la place est pavée de cadavres!
Marcof ne se trompait pas. La lune se levant derrière un nuage et glissant ses rayons à travers la brume, éclaira faiblement autour d'eux et leur fit pousser à chacun une exclamation d'horreur. Plus de trois cents corps atrocement mutilés gisaient dans un véritable lac de sang. C'étaient pour la plupart des vieillards, des femmes et des enfants en bas âge.
A chaque pas, les chevaux menaçaient de s'abattre. Deux fois celui de Boishardy glissa et roula avec son maître, qui se releva couvert de sang. Certes, ces trois hommes étaient braves, si braves même qu'on pouvait les taxer de témérité folle. Eh bien! des gouttes de sueur froide inondaient leurs visages. Comme le matin, sur la Loire, ils se regardaient sans oser échanger une parole, et bientôt même ils cessèrent de se regarder, dans la crainte d'échanger leur pensée. Peut-être parmi ces cadavres qu'ils foulaient se trouvait-il des amis chers à leur cœur.
Néanmoins ils avançaient toujours. Ils étaient à peine arrivés aux deux tiers de la place, qu'une meute de chiens se précipita en aboyant. C'étaient ceux que la famine avait transformés en loups voraces et en chacals féroces. Ils se ruèrent sur les cadavres. Puis les aboiements s'éteignirent peu à peu et on entendit le bruit des crocs arrachant des lambeaux de chair humaine, mêlé à de sourds grondements et à l'éclat des os se brisant sous ces mâchoires affamées.
On apercevait de temps à autre les cadavres, jusqu'alors immobiles, se remuer dans l'ombre, tiraillés en sens inverse par ces gueules ensanglantées et avides de carnage.
—Sortons au plus vite de ce charnier! dit Marcof d'une voix sourde.
—Je voudrais avoir quelque chose à tuer! murmura Boishardy.
—Que fais-tu donc, Keinec? s'écria le marin en apercevant le jeune homme presque agenouillé sur la terre humide.