—C'est juste, dit Boishardy, et vous et votre parent avez parfaitement fait.

—Tiens! fit observer le libraire en ricanant, il paraît que le tutoiement fraternel n'est pas dans tes habitudes, citoyen! «Vous» est aristocrate, et «toi» est sans-culotte, tu sais, et le «vous» est guillotiné ou se guillotinera.

Boishardy fit un geste d'impatience; il sentait que le moindre soupçon pourrait le perdre et perdre aussi ses compagnons, dans une ville où la justice révolutionnaire était aussi expéditive qu'à Nantes, et il comprenait qu'il venait de commettre une faute. Aussi, étouffant en lui la colère qu'avait fait naître le sourire insolent de son interlocuteur, il haussa les épaules avec un geste de pitié.

—Tu as raison, citoyen, dit-il, et je te fais mes excuses; mais, vois-tu, j'ai vécu jusqu'ici avec de mauvais patriotes, et cela m'a gâté. Si je viens à Nantes, c'est pour m'épurer et me retremper un peu parmi les vrais républicains. Voyons, pour me faire passer une bonne soirée, il faut que j'achète ton livre. Combien le vends-tu?

Le libraire sourit finement; il était évident qu'il ne croyait pas un mot de l'explication que venait de lui donner le cavalier, mais l'appât du gain fit taire sa conscience républicaine, et il ne vit plus qu'un acheteur là où il était prêt à voir un «suspect!» Il prit le livre dans la montre et le tendit à Boishardy.

—C'est trente-cinq sols! dit-il, parce que tu parais être un pur et que je veux aider à te régénérer.

Le royaliste fouilla dans la poche de sa carmagnole et en tira sa bourse. C'était une nouvelle imprudence, et un second sourire du libraire, accompagné d'un regard avide qui s'efforça de percer les mailles de soie vint l'en avertir. Boishardy désireux de se dérober promptement à cet incessant espionnage, prit vivement dans sa bourse ouverte une pièce d'argent, pas si vivement cependant que le marchand n'eût pu apercevoir de nombreux louis d'or aux reflets rutilants, et il la tendit au vendeur en ajoutant d'un ton brusque:

—Trouve-t-on au moins dans ton livre les noms de tous les aristocrates exécutés à Nantes jusqu'à ce jour même?

—Oh! non, citoyen; ce livre-là ne concerne que Paris. La liste des guillotinés se vend à part, au profit des pauvres sans-culottes de la ville, et Nantes a la sienne qui paraît tous les soirs. Veux-tu la collection complète?

—Oui! dit Marcof en avançant à son tour.