—La voici, c'est vingt sols, en tout cinquante-cinq sols, dit le marchand en tendant au cavalier un cahier de feuilles détachées semblables à celles que débitent les crieurs des rues.

Marcof arracha plutôt qu'il ne prit des mains qui les lui tendaient les listes fatales, et se pencha sous la lueur d'un réverbère accroché au-dessus de la boutique, pour les parcourir avidement.

—Ah! ah! citoyen! fit remarquer le libraire, toujours avec son méchant sourire, il faut que tu espères trouver là-dedans les noms des gens que tu détestes, ou que tu craignes d'y rencontrer ceux que tu aimes; cela se voit.

Marcof n'entendit pas cette réflexion, mais Boishardy, que la colère commençait à aveugler en dépit de sa résolution de demeurer calme, poussa si brusquement sa monture sur le libraire, que celui-ci recula vivement pour ne pas être renversé; sa figure blêmit de peur.

—Paye-toi! dit impérieusement le gentilhomme en montrant l'écu de trois livres qu'il tenait à la main.

Le marchand prit la pièce et rendit au royaliste quatre bons d'un sol chacun et deux de deux liards. Le papier était alors la monnaie courante. Sur les bons d'un sou on lisait cet aphorisme philosophique parfaitement de circonstance: «Doit-on regretter l'or quand on peut s'en passer?» Et sur les bons de deux liards était imprimée cette phrase sentimentale: «Ne me refuse pas au mendiant qui t'implore.»

Boishardy prit le livre et les papiers, et mit le tout dans sa poche. En ce moment, les chanteurs ambulants ayant terminé leur séance, la rue se désencombra et le passage devint libre. Les trois cavaliers en profitèrent. Le marchand les regarda s'éloigner.

—Ceux-là! se dit-il, en désignant Boishardy et Marcof, sont des aristocrates ou tout au moins des suspects ou des fédéralistes; j'en jurerais. Ah! ils ont de l'or dans leurs bourses, tandis que les vrais patriotes meurent de faim! Faudra qu'ils payent rançon comme les autres, et ce ne sera pas long! En attendant, je vais voir où ils vont.

Et le jeune libraire, fermant vivement sa boutique, mit la clef dans sa poche et pressa le pas pour suivre à distance convenable les trois amis qui avançaient lentement dans la rue mal éclairée.

—Eh bien! demanda vivement Boishardy à Marcof, qui froissait dans sa main les feuilles qu'il venait d'acheter.