Boishardy se mordit les lèvres, Marcof voulut s'approcher de son ami; mais Brutus ne lui en donna pas le temps.

—Si tu connais des aristocrates, c'est que tu es un aristocrate toi-même! dit-il d'un ton menaçant.

Puis s'adressant aux frères et amis qui l'entouraient:

—Ohé! les autres, les vrais, les purs, continua-t-il; voyez-vous cet aristocrate qui nous écrase avec son cheval. Faut le conduire au club et savoir ce qui en retourne.

—Oui! oui! crièrent dix voix ensemble. Au club! au club!

—Si c'est un aristocrate, autant le conduire tout de suite au dépôt! ajouta un sans-culotte.

La situation devenait critique. Les huées qui s'élevaient autour de lui attirèrent enfin l'attention du jeune homme. Marcof et Boishardy firent simultanément un mouvement pour s'interposer; mais Keinec ne leur permit pas de prononcer un mot. Le Breton s'éleva sur ses étriers, et, laissant retomber sa main puissante, il saisit Brutus à la gorge, l'enleva de terre, et le jeta sur le cou de son cheval.

—Qu'est-ce que tu me veux? lui demanda-t-il.

Chacun connaît l'influence de la force physique sur les masses populaires. La brusque action de Keinec, la vigueur extraordinaire dont il avait fait preuve, lui attirèrent des admirateurs; et de ceux-là furent d'abord ceux-mêmes qui voulaient, quelques secondes auparavant, le conduire au dépôt. Boishardy profita habilement de la situation.

—Voilà ce que c'est que d'insulter un bon patriote en l'appelant aristocrate! dit-il en riant. Allons! Keinec, remets le citoyen sur ses pieds. Je suis certain que, maintenant, il est convaincu que tu es aussi bon sans-culotte que lui.