Marcof serra le bras de Boishardy, et ils échangèrent tous deux un regard rapide.
—Le ciel est pour nous! murmura le marin.
Boishardy affecta de s'occuper de ce qui se passait.
—Qu'est-ce que ces patriotes-là? demanda-t-il à Brutus en voyant des hommes porteurs de grands paniers couverts traverser la place.
—Ce sont les nippes des mariés que l'on emporte, vu qu'ils n'en ont plus besoin, répondit Brutus; ça va chez Carrier.
Le cortège était arrivé sur le quai, et l'on embarquait les prisonniers. Lorsque tous furent entassés à fond de cale, on cloua l'entrée de l'escalier, puis le bateau fut poussé au large et gagna lentement le milieu du fleuve. Des sans-culottes, porteurs de torches, l'accompagnaient dans une embarcation plus petite. L'obscurité ne permettait pas de distinguer très bien.
Tout à coup des coups de hache retentirent; un silence se fit dans la foule; puis un cri, un immense cri partit du milieu de la Loire, et le bateau s'abîma dans les flots. Les sans-culottes regagnaient le rivage en chantant! Suivant l'expression de Brutus, la troisième représentation était terminée, et le misérable ajouta gaiement:
—La suite à demain!
Marcof et Keinec se tenaient appuyés dans l'angle d'un mur avoisinant le quai. Leur front était d'une pâleur livide, leurs dents serrées, leurs yeux rougis, leurs traits contractés, et de leurs doigts crispés et de leurs mains fiévreuses, ils labouraient le ciment qui soudait ensemble les pierres du mur auquel ils étaient adossés. Leur respiration était haletante, le sang leur montait à la gorge; ils étouffaient.
Boishardy, séparé de ses compagnons, toujours au bras du sans-culotte de la compagnie Marat, sentait son cœur bondir dans sa poitrine devenue trop étroite pour en contenir les battements convulsifs. Ses yeux avaient une expression de férocité qui eût terrifié Brutus, si celui-ci l'eût regardé. De sa main droite, le royaliste tourmentait la crosse d'un pistolet caché sous sa carmagnole. Frémissant de rage, de douleur et d'horreur, il détournait la tête pour ne pas entendre les propos grossiers, les paroles féroces de ceux qui l'entouraient.