Ce fut le signal de la mêlée. Les sans-culottes, comprenant que c'était un combat mortel que celui qui allait se livrer, s'élancèrent les premiers. Les misérables ignoraient à quels ennemis ils avaient affaire.
Marcof et Boishardy levèrent leurs bras armés, et deux d'entre eux tombèrent sans pousser un cri, tant le coup qui les frappa les atteignit rapidement. La lutte devenait presque égale. Alors, ce qui se passa dans cette salle d'auberge fut quelque chose d'horrible et d'indescriptible. Les sans-culottes se battaient avec la rage du désespoir. Les trois chouans attaquaient, ivres de vengeance et de colère. Les cris et le choc des armes, le bruit des meubles brisés, celui des corps tombant lourdement sur le sol, le râle des mourants, tout cela formait un vacarme effrayant, rendu plus lugubre encore par le silence qui régnait au dehors.
Le combat se livrait à l'arme blanche. Deux coups de pistolet avaient seuls été tirés sans atteindre personne. Boishardy, Marcof et Keinec ne se servaient que de leur hache d'abordage. Ils voulaient sentir les coups qu'ils frappaient. Brutus, blessé d'abord par Keinec au commencement de l'action, s'était relevé et avait bondi sur le jeune homme; mais un coup de hache qui l'atteignit en plein visage le renversa de nouveau. Brutus râlait en se tordant dans les convulsions de l'agonie.
Le drame qui se passait dans cette petite auberge isolée était plus sinistre peut-être que ceux qui s'étaient passés sur la place du Département et dans le lit de la Loire. L'élégant parquet sur lequel s'étaient posés jadis les petits pieds mignonnement chaussés des invitées du fermier général, ruisselait alors du sang des patriotes. Les chaises, les tables brisées dans la lutte, le jonchaient de leurs débris mutilés; les bouteilles renversées laissaient couler à flots le vin qui se mêlait au sang, tandis que leurs tessons servaient d'armes à ceux qui avaient perdu les leurs.
Les sans-culottes, vaincus, blessés, épouvantés, faiblissaient rapidement. Quatre, tués sur le coup, gisaient près de la table. Deux autres, renversés sous les mains puissantes de Keinec et de Boishardy, demandaient grâce d'une voix éteinte; mais les deux chouans avaient trop longtemps contenu l'éclat de leur colère: leur cerveau délirant ne leur permettait pas de comprendre les supplications qui leur étaient adressées, et leurs ennemis tombèrent à leurs pieds, la poitrine ouverte. Seul le septième vivait encore, et il s'efforçait de gagner la porte de sortie, fermée à double tour par Brutus, alors qu'il croyait être certain de la victoire, quand Marcof l'atteignit et l'envoya rouler auprès de ses compagnons.
Enfin les royalistes s'arrêtèrent avec le regret de ne plus avoir d'ennemis à combattre. Les cadavres des sans-culottes étaient étendus à terre baignés dans une mare de sang noirâtre. La compagnie Marat était veuve de sept de ses enfants. Tous étaient morts.
Par surcroît de précaution, Keinec examina attentivement chacun des corps et s'assura qu'aucun d'eux ne palpitait plus. Marcof, la bouche entr'ouverte, les narines dilatées, regardait d'un œil étincelant l'horrible spectacle.
—Bien commencé! dit Boishardy en essuyant le fer rougi de sa hache. Voilà de la besogne de moins pour le bourreau et des compagnes envoyées aux âmes de l'enfer.
—Tonnerre! répondit Marcof en soupirant, pourquoi n'étaient-ils que sept!
—Là, mon brave lion! Nous nous sommes fait la main, et nous recommencerons bientôt.