[XXII]

[LE DÉLÉGUÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC]

A l'heure même où Marcof, Boishardy et Keinec, enfermés avec Pinard dans le cellier de la petite ferme de Saint-Étienne, s'apprêtaient à employer les moyens les plus extrêmes pour contraindre Carfor à les servir dans l'exécution de leurs projets, et lui faire révéler ce qu'il était essentiel qu'ils sussent, des événements nouveaux et importants avaient lieu à Nantes.

Ce soir-là, comme cela était sa coutume chaque soir depuis son avènement au pouvoir proconsulaire, le sensuel représentant de la Convention donnait à souper aux patriotes purs qui lui servaient de courtisans assidus. Carrier avait un grand faible pour la bonne chère et les réunions bruyantes, et il ne s'en privait pas.

Le citoyen Fougueray, délégué du Comité de salut public de Paris, était tout naturellement au nombre des invités.

Deux heures et demie du matin venaient de sonner, et l'orgie était dans tout son éclat. Diégo seul conservait son sang-froid. Placé à côté d'Hermosa, il échangeait à voix basse avec son ancienne maîtresse des paroles en apparence frivoles, mais, en réalité, des plus sérieuses, car tous deux discutaient à propos de Philippe de Loc-Ronan, et surtout à propos de l'immense fortune de Julie, fortune dont la courtisane ne paraissait nullement disposée à abandonner sa part.

Les deux associés, séparés aux yeux de tous par les événements, mais qui, cependant, n'avaient jamais cessé de s'entendre, étaient en quête d'un adroit moyen de tromper Carrier et Pinard, et de garder pour eux seuls le butin dont Diégo avait déjà promis deux portions assez considérables.

—Sois tranquille, disait l'Italien; tu me connais et tu peux t'en rapporter à moi. Ces deux hommes sont des machines dont je me sers, des rouages nécessaires pour faire marcher l'œuvre; mais une fois nos efforts couronnés de succès, je briserai les rouages ou je les jetterai de côté. Pinard n'est qu'une bête féroce, possédant l'instinct du crime sans profit; il n'est pas de ma force. J'ai l'air de le trouver cousu de ruses et confit de précautions, pour mieux lui donner confiance dans sa propre imagination, mais au demeurant, je m'en moque comme de ceci!

Et Diégo lança sur la table un grain de raisin sec qu'il faisait danser dans la paume de sa main.

—Et Carrier? dit Hermosa.