—Celui-là, c'est différent: il est plus difficile à jouer, et il est à craindre, car il n'a pas l'habitude d'hésiter devant les moyens violents, mais il ne m'inquiète guère non plus: il a tant de vices, qu'il offre prise aux gens véritablement habiles. D'ailleurs, s'il le faisait, j'emploierais les pouvoirs que ce niais de Pinard a si bien confectionnés. Avant qu'on en ait reconnu la fausseté, j'aurais dix fois le temps de casser la tête au proconsul et de mettre Nantes sens dessus dessous. C'est même peut-être là une idée à laquelle j'aurais dû songer plus tôt. Ce serait réjouissant de se servir contre Pinard de son propre ouvrage, et de le faire guillotiner en vertu des ordres qu'il aurait falsifiés lui-même. Qu'en penses-tu?
—Je pense qu'il nous faut d'abord pour nous seuls la fortune de la marquise.
—Mon Dieu! tu deviens d'un matérialisme épouvantable! Tu ne penses qu'à l'argent! tu n'as plus de poésie!
—J'aurai de la poésie à mon heure, quand j'aurai les millions.
—Eh bien, ma belle, encore une fois, sois tranquille, mon plan est fait, et nous ne partagerons rien. Seulement, sois plus aimable que jamais avec Carrier. Sur ce, il est tard, je suis fatigué, cette ignoble société me dégoûte, je quitte la compagnie. On ne respire pas ici, et j'ai besoin d'air. Adieu! demain je te dirai ce que j'aurai fait, car demain, bien certainement, j'aurai joué la seconde manche de cette partie décisive, et peut-être bien que le soir venu nous fuirons ensemble.
Les deux complices se pressèrent mystérieusement les mains, et Diégo, se levant de table, repoussa sa chaise et quitta la chambre au milieu des cris, des chants et des vociférations des convives, dont les trois quarts menaçaient de rouler bientôt sous la table. L'Italien traversa le salon et descendit les degrés de l'escalier qui conduisait dans le vestibule. De là il atteignit la cour qu'il allait traverser pour gagner la rue, lorsqu'un tumulte effroyable, partant de l'intérieur du corps-de-garde, l'arrêta brusquement dans sa marche. Il s'avança vivement pour connaître la cause de ce bruit inattendu.
Ce corps-de-garde, habitation ordinaire des sans-culottes de la compagnie Marat, était une vaste pièce oblongue, meublée, comme le sont toutes celles servant au même usage, d'un énorme poêle, de chaises de paille, de lits de camp et de rateliers pour les fusils; mais les murailles, peintes à la chaux et noircies par la fumée, rappelaient à profusion la destination particulière qui lui était réservée. L'image du patron sous l'invocation duquel s'était placée la trop fameuse compagnie abondait sur toutes les faces du poste. Ici c'était une peinture grossière représentant l'ami du peuple frappé dans son bain par Charlotte Corday, et accompagnée de cette inscription:
«NE POUVANT LE CORROMPRE ILS L'ONT ASSASSINÉ.»
Plus loin, c'était un buste voilé d'un crêpe funèbre et couronné d'immortelles, avec ce couplet tracé sur la muraille:
Marat, du peuple vengeur,
De nos droits la ferme colonne,
De l'égalité défenseur,
Ta mort a fait couler nos pleurs,
Des vertus reçois la couronne;
Ton temple sera dans nos cœurs!
Mourir pour la patrie,
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.