Marcof, lors de ses précédents séjours à Nantes, s'était mis en rapport avec la marchande à la toilette, dont, en sa qualité de chef royaliste, il connaissait les secrètes fonctions. Ce fut à elle qu'il adressa le chouan en lui recommandant de redoubler de vigilance et en lui ordonnant de veiller à la sûreté du jeune homme. S'il y avait danger à pénétrer dans la ville, la jolie marchande devait en prévenir Keinec, lequel aurait placé à la porte de l'Erdre, près la tour Gillet, un signal convenu.

Keinec, en entendant le titre que s'était donné l'acheteur qui venait de quitter le magasin de Rosine, Keinec avait pensé judicieusement que la capture d'un tel personnage pouvait devenir de la plus puissante utilité, et il avait résolu, puisque l'occasion s'en présentait, de s'en emparer coûte que coûte. La femme qui avait accompagné l'envoyé du Comité de Salut public avait, en rentrant dans le magasin, donné au jeune homme l'adresse de la maison à la porte de laquelle elle avait laissé le citoyen Fougueray, et Keinec s'était élancé sur la piste.

La vue d'une femme violentée par celui qu'il venait chercher avait tout d'abord excité sa colère; mais en reconnaissant Yvonne dans cette femme qui implorait secours d'une voix défaillante, cette colère avait atteint le paroxysme de son exaltation. Maintenant qu'il se trouvait en face de la jeune fille, maintenant qu'elle n'avait plus rien à craindre et que lui n'avait plus à frapper, Keinec sentait une émotion profonde succéder à la rage, et des larmes abondantes jaillissaient de ses yeux et roulaient sur ses joues bronzées. Enfin, terrassée par la joie, cette nature de fer ne put dominer le trouble qui s'était emparé d'elle, et, se laissant tomber à deux genoux, le jeune homme murmura à voix basse:

—Merci, Seigneur, mon Dieu! merci, ma bonne sainte Anne d'Auray! maintenant je puis mourir, Yvonne est sauvée!

Quant à Yvonne, toujours immobile et pour ainsi dire paralysée par le travail mystérieux qui s'opérait dans son cerveau, elle ne quittait pas du regard le jeune homme qu'elle avait tout d'abord reconnu dans le moment lucide provoqué par la force de la scène terrible à laquelle elle venait d'assister. Puis ses regards se détachèrent de Keinec et parcoururent la chambre. Alors un étonnement profond se peignit sur sa physionomie expressive; on eût dit qu'elle voyait pour la première fois le lieu dans lequel elle se trouvait; enfin ses yeux revinrent de nouveau s'arrêter sur le hardi Breton.

En ce moment Keinec s'agenouillait. Yvonne se pencha vers lui comme attirée par un fluide magnétique, et elle écouta attentivement l'action de grâces que prononçait son sauveur.

Alors son front s'éclaira subitement; elle parut en proie à un trouble extrême, mais ce moment fut rapide: le calme se fit, et s'agenouillant pieusement près de son sauveur, elle murmura en pleurant une fervente prière. Mais cette fois la prière ne fut pas interrompue par des phrases sans suite; cette fois la pensée présida à l'action, et les pleurs qui inondèrent son visage ne s'échappèrent plus en sanglots convulsifs. C'étaient de douces larmes, des larmes de joie et de bonheur que versait la pauvre enfant, tandis que l'une de ses mains, cherchant celles de Keinec, les saisit et les pressa avec reconnaissance.

—Oui, dit la jeune fille en levant vers le ciel son œil limpide, dans lequel brillait la flamme divine de l'intelligence, oui, Keinec, remercions Dieu ensemble, car, dans sa miséricorde, il a permis non seulement que tu sois venu à temps pour me sauver, mais encore que je puisse, moi, t'exprimer ma gratitude. J'étais folle tout à l'heure, maintenant j'ai toute ma raison.

Yvonne disait vrai. Par un phénomène physiologique assez commun dans certains cas d'aliénation mentale, les secousses successives que venait de subir l'esprit de la Bretonne avaient fait tomber le voile qui le couvrait. Yvonne avait recouvré la raison.