—Allons, à table! Tu m'as tout l'air d'un bon patriote. Soupons ensemble, et ensuite tu prendras tous les aristocrates que tu voudras. Ce sera de la besogne toute faite. Viens donc, les amis nous attendent.
Marcof dévora son impatience. Il sentait, à n'en pas douter, qu'un éclat perdrait non seulement lui, mais encore Philippe. Carrier l'avait pris par le bras et s'efforçait de l'entraîner.
Le marin n'hésita plus. Se dégageant doucement, il saisit la main de Pinard qu'il voulait avoir toujours à sa portée; et s'adressant à Carrier:
—Eh bien! répondit-il, soupons ensemble et nous verrons si tu sais boire!
Puis se penchant à l'oreille de Pinard, tandis que le proconsul ouvrait la porte communiquant avec le salon:
—Garde à toi! murmura-t-il; nous mourrons ensemble si je dois mourir! Il faut griser Carrier, et lui faire signer ce que je voudrai qu'il signe.
Une inspiration subite venait de traverser l'esprit du brave marin; sa pensée courait rapidement vers un plus vaste horizon; il espérait pouvoir sauver d'autres victimes encore. C'était cette inspiration généreuse qui lui avait donné la force de dominer sa nature violente et impétueuse.
Carrier, lui, avait accueilli avec une joie réelle l'annonce du souper qui le dispensait et de signer immédiatement l'ordre demandé et de donner une explication de son refus.
—Dès que Fougueray sera arrivé, se disait-il, je saurai à quoi m'en tenir. Alors j'agirai en conséquence et je ferai envoyer ce drôle au dépôt. Si Fougueray a voulu se jouer de moi, au contraire, en pensant me dérober un ordre qui lui permette d'agir avant l'heure convenue, il se trahira en se trouvant chez moi en face de son complice. D'ailleurs, j'ai tout à gagner en attendant et rien à perdre.
Quant à Pinard, lui aussi se réjouissait de ce retard, car il se disait de son côté qu'il était impossible qu'au milieu du tumulte ordinaire présidant à toutes les orgies du proconsul, il ne trouvât moyen de se débarrasser de Marcof et de se venger de son ennemi. Tous trois étaient donc entrés dans le salon, chacun ayant, comme on le voit, des pensées bien différentes.