—Keinec connaît mon amour; Keinec sait que tu m'as aimé; ma présence pourrait le faire souffrir plus tard. Il ne le faut pas. Demain, après la bénédiction, je m'embarque avec Marcof, et j'irai chercher l'oubli dans les dangers. Adieu donc, Yvonne! adieu; c'est là tout ce que je voulais te dire. Sois forte maintenant; sois digne de celui qui va recevoir ta foi.
Et le jeune homme, serrant avec force la main de la jeune fille, s'élança sans oser tourner la tête, et disparut dans le jardin. Yvonne leva les yeux vers le ciel, et, refermant la fenêtre, alla s'agenouiller devant une image de la Vierge apposée dans un angle de la chambre. Le silence régna de nouveau dans le petit jardin. Alors du massif même qu'avait traversé Jahoua sortit un homme qui, pendant toute la conversation précédente, s'était tenu blotti sans mouvement. Cet homme était Keinec.
Depuis deux heures il guettait, pour ainsi dire, les sanglots d'Yvonne sans avoir eu le courage de se montrer. Enfin il allait le faire, lorsque Jahoua était arrivé. Alors il avait écouté. Lorsque le jardin était devenu désert et silencieux, il s'était relevé doucement, ainsi que nous venons de le dire. Il demeura un moment immobile. Il fit ensuite quelques pas dans la direction de la fenêtre d'Yvonne, puis il s'arrêta de nouveau.
Enfin, prenant un parti décisif, il traversa le jardin, franchit le petit mur qui servait d'enclos, et gagna le bord de la mer.
Le Jean-Louis se balançait à une demi-lieue en rade. Aucune embarcation n'était sur la grève. Keinec se déshabilla, attacha ses effets sur une planche, se jeta à la nage, et, poussant la planche devant lui, il se dirigea vers le lougre. Arrivé sous le beaupré, il saisit une amarre et grimpa lestement à bord. Bervic veillait sur le pont.
—Où est Marcof? demanda le jeune homme en reprenant ses habits.
—Dans sa cabine, répondit le vieux marin.
—Merci.
Et Keinec s'élança dans l'entrepont.
Marcof effectivement était assis dans son hamac, et paraissait absorbé dans ses rêveries.