Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta la main à sa poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles qui sortirent de ses lèvres en sons rauques et indistincts; puis, battant l'air de ses bras, il retomba sur sa couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita vers le malade. Il lui saisit les bras et les mains; mais ces mains et ces bras avaient la rigidité de la mort.

Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.

Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ciel, poussa un cri suprême et s'abattit comme une masse sur le tapis. Les domestiques accoururent. Ils relevèrent Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils entourèrent le lit de leur maître.

—Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix basse.

—Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez la bannière noire. Telle est sa volonté suprême.

A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de larmes et de sanglots retentit dans la chambre. Tous ces braves gens (nous parlons ici des domestiques d'il y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient leur maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui dont le désespoir était véritablement effrayant était le vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût faire pour l'entraîner, il s'obstina à vouloir garder le cadavre du marquis, sans s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute.

Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le recteur de Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entrée dans le château. Le vénérable prêtre s'approcha du lit. Après avoir reconnu que tous secours corporels et spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita les prières des morts.

Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec une rapidité foudroyante. Quelques heures à peine après que la bannière de deuil, arborée sur le château, eut annoncé la mort du dernier des Loc-Ronan, toute la campagne environnante était instruite de cette mort, et, le soir même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient pas assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient profondément.

Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, la désolation ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après la mort de son maître, le vieux Jocelyn avait fait faire tous les préparatifs nécessaires pour la célébration d'un service somptueux.

En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait subi une transformation étrange et mystérieuse. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient convulsivement. Tout son corps paraissait en proie à des secousses galvaniques. A chaque instant il pénétrait dans la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui, agenouillé au pied du grand lit, priait à voix haute pour le repos de l'âme du défunt. Jocelyn, alors, s'approchait du cadavre. Il le contemplait longuement en attachant sur lui des regards humides de larmes. Par moments des lueurs de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres lueurs d'espérance folle, étincelaient dans ses yeux et faisaient jaillir des éclairs fauves de ses prunelles. Puis, s'agenouillant et joignant ses prières à celles du prêtre, il s'inclinait sur la main glacée du marquis et la baisait avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn se relevait, il paraissait plus calme.