Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.

—Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il

—Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu devais redouter ma vengeance?

—Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler ainsi de vengeance?

—Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments d'Yvonne et sa trahison?

—Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je désirais trouver une occasion de te parler sans témoins.

—Toi? fit le marin avec étonnement.

—Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai?

—Cela est vrai, répondit Keinec.

—Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré! Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle solitude?...